[Roman] Copie Conforme p.51

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twoitguys
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11 days ago5 min read

SESSION 8
Le Carnet

7 novembre 2004 – Cette nuit j’ai quitté Louisville. Il était cinq heures du matin. L’air n’était pas trop froid. Je fumai une cigarette en attendant Clara. Il n’y avait personne, sinon un taxi qui patientait en face du terminus. Je faisais quelques pas dans la gare routière à la recherche de mon amie. Un Mexicain qui était dans le bus avec moi me demanda du feu. Il se présenta, Miguel. Il attendait que le terminal ouvre ses portes pour prendre le métro.
– Are you happy ?
Je ne savais pas trop quoi répondre. Suis-je heureux ? Et toi, Charlie, es-tu plus heureuse sans moi?
Miguel me donna une brochure de l’église du Dernier-Saint-des-Saints. Un peu gêné, je lui souris en lui expliquant que je n’étais pas croyant. Il m’expliqua que ça n’avait pas d’importance parce que LUI croyait en moi.
Au bout de quelques minutes, un employé de la société de transport ouvrit les portes de la station. Miguel me salua et traîna sa valise en s’engouffrant dans le terminal. Je me retrouvai vraiment seul cette fois, même le taxi avait foutu le camp pendant que je regardais ailleurs. Je levai les yeux vers le ciel, non pas une étoile, que les faisceaux des gratte-ciels. Dans un terrible bruit, l’autocar démarra et quitta la gare pour repartir vers Buffalo, son prochain arrêt. Une fois la poussière et la fumée dissipées, Clara apparut sur son vélo, les traits fatigués, portant une grosse tuque avec des oreilles à la Snoopy et deux énormes mitaines en laine. Je m’avançai vers elle en souriant, elle me sauta dans les bras, laissant doucement sa bicyclette glisser sur le sol.

– Je suis tellement heureuse de te voir! Tu m’as manqué.
– Moi aussi.
Elle guidait son vélo d’une main et me prit le bras de l’autre. Nous allions marcher jusque chez elle. J’étais à Toronto et je n’arrivais pas à y croire. Je cherchai mon cellulaire dans ma poche, mais je ne me souvenais pas de l’avoir jeté avec le reste de mes affaires.

– Il y a quelque chose de surréaliste à te voir ici… il y a quelques heures encore je te parlais au téléphone, et tu étais au Jefferson Garden…
– Oui, je n’en reviens pas moi-même.
Clara vivait maintenant chez sa mère, Mariana. Nous descendions lentement le carrefour pour nous rendre sur King Street. Malgré la fatigue, j’étais fasciné par l’immensité de cette ville canadienne. Niagara Street est dans un quartier d’artistes, m’expliqua-t-elle, qui fait partie du Downtown et qui se spécialise en design. L’immeuble où elle vivait était une ancienne manufacture de cercueil. En ouvrant la porte, elle m’expliqua qu’il y avait cinq façons différentes de se rendre à l’appartement. En effet, je remarquai les escaliers et les couloirs qui allaient dans nombre de directions diverses et je compris que je ne devais pas m’éloigner d’elle, sinon je risquais de me perdre. Après quelques montées et descentes, elle me conduisit dans un couloir où d’anciens bureaux avaient été convertis en logement. Nous nous arrêtâmes devant le A-18. Pendant qu’elle cherchait ses clés dans son sac, je remarquai qu’au-dessus de la porte de son voisin le plus proche, il y avait une plaque d’immatriculation américaine avec la gravure : « Don’t mess with Texas ». En pénétrant dans le studio, je vis au plafond de nombreux tuyaux. Dans le noir, quelqu’un ronflait. Clara mit son doigt sur sa bouche et m’entraîna vers la salle de bain. Je ne comprenais pas trop ce qui se passait. Elle m’indiqua une échelle, et je compris que je devais y grimper. De peine et de misère, je me hissai à l’étage suivant pour y découvrir une minuscule chambre. Le plafond était si bas que je devais rester penché. Le sol était en béton et glacé. Voyant que j’avais froid, Clara activa une chaufferette.
– C’était le sommet d’une cage d’ascenseur ici avant, dit-elle en refermant la petite trappe par laquelle nous étions passés.
Elle ajouta qu’il fallait frapper avant de descendre. Je ne compris pas tout de suite ce qu’elle voulut dire. À l’extérieur, le soleil se levait, il était temps de se lever. Je me retournai pour la laisser se changer et j’en fis de même. Une fois dans les draps, je ne savais pas si j’allais pouvoir m’endormir. Elle me demanda alors : « Es-tu du genre colleux ? »
– Pourquoi, parce que tu es de ce genre-là, toi ?
– Non, pas tout à fait. J’aime faire ce que j’appelle un « butt-heater ».
– Qu’est-ce que c’est un « chauffe-cul » ?
– C’est comme en cuiller inversée. Regarde…

Elle nous mit dos à dos, en fait fesses contre fesses. J’étais bien, je ne voulus pas l’admettre, mais soudainement toute la fatigue du voyage me tomba dessus comme une enclume. Je m’endormis aussitôt.
À midi, nous étions déjà levés et, une serviette nouée autour de la taille, je me dirigeai vers la cuisine. Je cherchai un instant, mais Mariana m’expliqua qu’elles ne buvaient pas de café. Je m’habillai rapidement en laissant une note à Clara qui prenait sa douche. Dehors, l’air frais était bon, il ne manquait plus qu’un espresso pour me réveiller.
Je me rendis à un petit café au coin de la rue. Je m’installai à une table et sortis mon calepin. Une serveuse cambodgienne se présenta à moi dans un anglais parfait pour me demander ce que j’allais prendre. J’hésitai à utiliser le mot « crescent » ou « croissant ». Un coup d’œil au menu me rassura sur la prononciation canadienne et je passai ma commande. Elle revint quelques instants plus tard avec mon café et mon croissant. L’amertume du liquide chaud et noir me plongea dans une profonde méditation. Je laissai venir à moi les souvenirs, regrettant de ne pas les avoir notés plus tôt – inquiet que ma mémoire ait déjà modifié certains d’entre eux.

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